Megafeu: sur la presqu'île huppée du Cap-Ferret, les derniers irréductibles
Pieds nus dans le sable, barbe blanche et peau rougie par le soleil, le "Robinson du Cap-Ferret" supervise les bulldozers qui abattent des pins forestiers à tour de bras: le mégafeu de Gironde n'est qu'à quelques kilomètres, et le mercure frôle les 40°C mercredi.
A 79 ans, Benoît Bartherotte, l'ami des stars qui se pressent chaque été sur cette presqu'île où l'on cultive le goût du luxe, l'entre-soi et la discrétion - de Guillaume Canet à Philippe Starck en passant par Pascal Obispo ou M -, a une fois encore retroussé les manches pour protéger "son" village.
Malgré les ordres d'évacuation émis la semaine dernière, il a décidé de rester alors que l'incendie se rapprochait dangereusement de la fine langue de terre coincée entre bassin d'Arcachon et océan.
Critiqué par certains, adulé par d'autres, l'homme d'affaires connu pour son franc-parler s'est lancé dans la réalisation d'un énorme pare-feu. Quitte à s'affranchir de la loi.
"Ils nous ont fait perdre deux jours avec leurs conneries de petits fonctionnaires" municipaux qui ont ordonné l'arrêt du chantier, s'agace-t-il: "Quand il y a urgence, il faut être dans l'action, on peut toujours demander les autorisations après".
L'agitateur assume avoir fait jouer ses réseaux "jusqu'à Brigitte Macron" pour l'obtenir, et une poignée de volontaires a repris les travaux à l'aube. Ils espèrent avoir ratiboisé une bande de 800m de long sur 80 de large au pied du village du Cap-Ferret d'ici trois jours.
- presqu'île fantôme -
Quatre engins abattent les troncs et arrachent les souches. Le tout est entièrement financé par son association, qui compte parmi ses membres le magnat des télécoms Xavier Niel.
"J'ai mis ma famille à l'abri de l'autre côté du bassin et je suis venu prêter main forte", explique un bénévole qui se présente comme Quentin. L’ostéopathe a déjà tout prévu si le pire devait arriver: "Mon bateau est prêt, je peux dégager en 5 minutes".
"Nous ne faisons pas n'importe quoi, on est soutenu par les pompiers de Lège, tout ce qu'on veut c'est sauver nos maisons", explique le jeune quadra, cheveux dorés et pantalon treillis, en déchargeant du matériel sous une chaleur suffocante.
Tout le long de la presqu'île, rues désertes et villas aux volets clos se succèdent, mais les apparences peuvent s'avérer trompeuses.
Dans chaque village ou presque, des "irréductibles" ont refusé de partir. Quelques retraités, mais surtout des pêcheurs et des ostréiculteurs, "les vrais locaux" comme ils se surnomment, en opposition aux Bordelais aisés propriétaires d'une maison secondaire.
- ostréiculteurs à poste -
Ils restent pour deux choses: aider les pompiers en se relayant près des points chauds où sévit le feu avec des cuves remplies d'eau, et éviter de faire crever leurs huîtres.
"Si on ne les entretient pas, toute notre production sera bousillée: on n'a pas le luxe de partir", explique Bart Bosredon, 44 ans, qui s'active à marée basse pour retourner les coquillages emprisonnés dans des grillages des parcs immergés.
Il jette un regard triste sur sa cabane ostréicole, dans le village de l'Herbe, d'ordinaire pris d'assaut par les touristes en été. "Entre la saison touristique arrêtée, la pollution des fumées et les largages de retardants par les Canadair, je sais pas à qui on va les vendre de toute façon. On est dans une merde noire".
Parmi les habitants qui ont accepté de témoigner, la plupart se terrent chez eux avec des vivres de peur d'être forcés d'évacuer et dénoncent les stéréotypes qui collent à la presqu'île.
"On est ni riches ni privilégiés, et on est en train de tout perdre", rumine sous couvert d'anonymat un ostréiculteur.
Un autre "clandestin" décrit l'atmosphère de paranoïa qui règne. "C'est comme pendant la guerre, il y a les résistants et les collabos, ceux qui font du zèle et nous balancent, alors tout le monde fait attention".
Dans son local du très chic marché du Cap-Ferret, James Garcia jette, la mort dans l'âme, des bouquets de roses à la poubelle.
"Je suis resté car j'espérais que les gens puissent revenir sur le bassin au bout de quelques jours et qu'on reprendrait l'activité" confie le fleuriste.
Mais plus les jours passent, "moins j'y crois", lâche-t-il, résigné. "Après, le pire c'est pour ceux qui ont tout perdu, leur maison, leur vie".
S.Sosa--ECdLR