Le quotidien conservateur britannique The Telegraph racheté par l'allemand Axel Springer
Le géant allemand des médias Axel Springer a annoncé vendredi le rachat inattendu du journal conservateur britannique The Telegraph, prenant de court le Daily Mail, dont l'offre concurrente suscitait les craintes du gouvernement sur la pluralité des médias au Royaume-Uni.
Le montant de ce rachat auprès de RedBird IMI, une coentreprise entre le fonds américain Redbird et le fonds d'investissement dans les médias d'Abou Dhabi (IMI), s'élève à 575 millions de livres (663 millions d'euros).
Axel Springer, qui possède le tabloïd allemand Bild, le plus lu du pays, mais aussi Die Welt et Politico, assure dans un communiqué que "l'indépendance éditoriale" du titre sera garantie.
Cette annonce met fin aux ambitions du groupe concurrent DMGT, propriétaire du Daily Mail, qui avait annoncé un accord avec RedBird en novembre 2025 pour 500 millions de livres.
Cette opération aurait pu créer une voix conservatrice dominante au Royaume-Uni, dans un contexte où le parti anti-immigration Reform UK est actuellement en tête des sondages et où le Premier ministre travailliste Keir Starmer plonge dans l'impopularité.
Le nouveau groupe aurait évolué aux côtés de publications d'orientation similaire, The Sun et The Times. De l'autre côté du spectre politique, les principaux journaux de gauche britanniques comprennent The Guardian et The Mirror.
- "Soupir de soulagement" -
Inquiet d'une concentration excessive, le gouvernement britannique avait fini par annoncer mi-février le lancement d'une enquête sur le processus de vente au nom de "l'intérêt public" et de la "nécessité d'une pluralité suffisante des opinions".
Prenant note de l'annonce d'Axel Springer, un porte-parole de DMGT a déploré dans un communiqué que le cadre réglementaire actuel britannique "désavantageait considérablement les groupes de presse britanniques sur le plan concurrentiel lors de toute opération de fusion".
"Beaucoup de gens vont pousser un soupir de soulagement, en particulier au sein du gouvernement, car la perspective de voir un seul propriétaire contrôler à la fois le Telegraph et le Mail à un moment aussi sensible pour la droite posait de sérieux problèmes", a toutefois expliqué à l'AFP vendredi Damian Tambini, chercheur émérite au département Médias de la London School of Economics.
Il estime cependant que le gouvernement pourrait se pencher sur l'opération, des offres précédentes sur le Telegraph ayant déjà "été contestées au motif de la propriété étrangère".
Des Freedman, professeur à Goldsmiths, Université de Londres, interrogé par l'AFP, estime en revanche que le Telegraph se fait "avaler par son âme sœur politique allemande", ce qui pourrait contribuer "à renforcer l'emprise des voix de droite" sur le paysage médiatique britannique.
Le vénérable quotidien britannique, très eurosceptique, a été fondé il y a 170 ans. Propriété depuis 2004 de la richissime famille Barclay, il avait été mis en vente d'office fin 2023 par la banque Lloyds pour éponger de lourdes dettes.
- "Potentiel de croissance" -
La coentreprise Redbird IMI avait passé un accord avec la famille Barclay fin 2023, mais la perspective de voir un fonds émirati contrôler l'une des publications les plus influentes au Royaume-Uni avait inquiété le gouvernement britannique, alors conservateur.
Il avait légiféré pour bloquer la prise de contrôle de journaux britanniques par des États étrangers. Redbird IMI avait jeté l'éponge en avril 2024.
"Nous percevons un potentiel de croissance considérable pour le groupe Telegraph", a déclaré vendredi le patron d'Axel Springer, Mathias Döpfner, évoquant la nécessité de la "transformation par l'intelligence artificielle".
Axel Springer avait été l'un des premiers groupes de médias à annoncer, dès début 2023, des suppressions d'emplois dans ses quotidiens Bild et Die Welt, au motif que l'IA pouvait désormais remplir certaines tâches.
Le nouvel acquéreur espère également développer le Telegraph à l'international, M. Döpfner, ambitionnant d'en faire "le journal conservateur le plus lu du monde anglophone".
"Il n'y a pas un grand marché extérieur pour cette marque", relativise auprès de l'AFP Claire Enders, du cabinet Enders Analysis, qui voit cependant dans cette transaction "la meilleure issue possible".
Selon elle, il ne fait aucun doute que le titre est viable, avec des lecteurs de 70 ans de moyenne d'âge "préparés à payer les sommes pour les versions en papier qui restent extrêmement rentables".
G.Reyes--ECdLR